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Entre humanité et algorithmes : quel avenir pour la médecine ?


Rédigé par Joëlle HAYEK le Mardi 13 Janvier 2026 à 10:53 | Lu 46 fois


Quels usages, quels bénéfices, mais aussi quels risques portera la médecine numérique de demain ? Vers quelle nouvelle éthique médicale nous dirigeons-nous ? Pour éclairer ces enjeux, Jérôme Béranger, docteur en éthique du numérique, CEO de GOODALGO et chercheur associé au sein de l’équipe BIOETHICS de l’INSERM-Université de Toulouse, et Marie-Ève Rougé-Bugat, médecin généraliste et professeure de médecine à l’Université Paul-Sabatier, publient Hippocrate à l’heure du numérique. Quel avenir pour la médecine ? Un ouvrage indispensable et passionnant, dans lequel ils proposent une analyse claire et complète des transformations en cours. Rencontre.



Pour commencer, dans quel contexte s’inscrit la rédaction de cet ouvrage ?

Marie-Ève Rougé-Bugat : Nous travaillions déjà ensemble sur le numérique en santé, en étudiant son impact sur la formation médicale et l’expérience des patients. Très vite, nous avons voulu approfondir ce sujet en nous intéressant, notamment, à ce qui est concrètement possible et admis en matière d’usages, et aux questionnements éthiques soulevés par cette transformation, à mettre en lien avec certains freins exprimés par les médecins face à l’intégration de ces nouveaux outils. Nous sommes en effet à un moment charnière, car la crise sanitaire a certes accéléré l’usage des technologies, mais elle a aussi modifié le regard que nous portons sur elles.

Jérôme Béranger : Le projet a émergé au printemps 2020, lors du premier confinement. L’usage massif du numérique dans les soins nous a poussés à confronter nos expertises, celle du praticien de terrain impliqué dans la relation médecin-patient, et celle de l’éthicien capable de prendre du recul sur les transformations en cours. La rédaction a demandé cinq ans, car les technologies, et en particulier l’IA générative, évoluaient extrêmement vite. Ce temps long nous a finalement permis d’avoir une vision plus complète des impacts du numérique sur les pratiques, sur le rôle du médecin et sur l’évolution de la relation de soin. 

Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise cette révolution numérique par rapport aux évolutions technologiques précédentes ?

Marie-Ève Rougé-Bugat : La crise sanitaire a accéléré le dialogue ville-hôpital et la circulation des données, désormais générées par les professionnels comme par les patients. Cette abondance soulève de nouvelles questions : comment utiliser ces informations ? Faut-il toutes les exploiter ? Qui en assume la responsabilité ? Depuis, le virage ambulatoire et le suivi à domicile ont encore renforcé cette profusion informationnelle, qui s’est imposée aux médecins sans cadre clair ni concertation suffisante. Il s’agit d’un réel bouleversement dans la manière dont la médecine se conçoit et se pratique.

Jérôme Béranger : Par ailleurs, par le passé, l’appropriation des innovations technologiques restait complexe et limitée à des spécialistes. Aujourd’hui, avec l’IA générative, une technologie puissante est devenue accessible et abordable à tous. Chacun peut interagir avec elle de manière intuitive, et cette visibilité transforme le rapport aux outils, mais aussi les pratiques, les rôles et les responsabilités. Le numérique devient un écosystème transversal, interagissant avec tous les acteurs du système de santé. Cette ampleur et cette interconnexion font de l’évolution technologique actuelle un véritable tournant qui va d’ailleurs au-delà de la médecine.

Y a-t-il des risques de fracture numérique dans ce contexte de transformation digitale brutale ?

Jérôme Béranger : Le risque est réel et pourrait aboutir à une médecine à plusieurs vitesses, avec d’un côté, le patient connecté et informé, de l’autre, le patient moins à l’aise avec le numérique et exposé à une perte de chances. Il est indispensable de mettre en place des politiques d’inclusion numérique pour véritablement acculturer les usagers, mais aussi de corriger les inégalités territoriales et institutionnelles en équilibrant les investissements. La démocratisation progressive de l’IA contribuera à réduire certains écarts, mais le défi reste avant tout éthique, social et culturel. L’innovation doit profiter à tous, sans laisser personne de côté pour une réelle égalité des chances.

Quels bénéfices tangibles observez-vous sur le terrain ?

Marie-Ève Rougé-Bugat : L’IA transforme déjà la pratique. En médecine générale, elle convertit l’échange verbal et l’examen clinique en données exploitables. En imagerie ou en biologie, elle détecte des anomalies invisibles à l’œil nu, et en neurosciences, elle peut diagnostiquer très tôt certaines maladies neurodégénératives. Mais ces avancées posent des questions éthiques : que faire lorsqu’aucun traitement n’existe encore ? Est-il acceptable d’informer un patient qu’il développera une maladie incurable ? Certaines applications remboursées, comme celles détectant précocement une récidive de cancer du poumon, posent des défis similaires : offrent-elles les mêmes chances à tous les patients ? Comment gérer les données produites sans générer d’anxiété chez les usagers ?

Jérôme Béranger : En tout état de cause, l’IA peut libérer du temps médical et recentrer le médecin sur ce qui le distingue de la machine : l’empathie, le ressenti, l’écoute et la capacité à appréhender la dimension humaine de la consultation. Cette évolution pourrait amener à repenser les compétences professionnelles et même les fiches de poste.L’hyperspécialisation, longtemps la norme, risque de mettre les médecins en concurrence directe avec l’IA. Mais l’humain conserve un avantage : sa polyvalence, sa communication interpersonnelle, son intuition et son discernement. Historiquement, la science progressait grâce à une approche multitâche. Il pourrait être temps de revenir à cette vision globale et transversale, celle que l’on voyait à l’époque de la Renaissance, et sortir de l’héritage du siècle des Lumières pour redessiner les pratiques professionnelles et la société dans son ensemble.

Dans votre ouvrage, vous vous attardez notamment sur l’IA générative. Quels sont, selon vous, les principaux pièges à éviter ?

Jérôme Béranger : Le risque principal est de confondre aide à la décision et substitution du rôle du médecin. L’IA produit des réponses convaincantes mais probabilistes, qui peuvent contenir d’éventuels biais, diluer la responsabilité humaine et appauvrir le savoir-faire. Un autre enjeu concerne la relation avec le patient. De plus en plus, les patients arrivent avec des diagnostics ou des recommandations générés par l’IA, modifiant la dynamique de consultation et de la relation soignant-soigné. Le médecin doit savoir écouter et contextualiser ces informations, tout en rappelant que l’IA reste un outil. Cela impose une double sensibilisation : former les professionnels à gérer ces confrontations et éduquer les patients aux limites et aux risques de la machine. 

Marie-Ève Rougé-Bugat : Si les risques doivent être pris en compte, il ne faut pas oublier les apports concrets de l’IA, que je constate dans ma pratique quotidienne. En lui déléguant la retranscription de la consultation, je peux concentrer toute mon attention sur le patient. Paradoxalement, cet outil humanise la relation de soin : l’écran n’occupe plus l’espace entre le patient et moi, permettant un contact direct. À condition, bien sûr, que la technologie soit intégrée harmonieusement à la pratique et que les précautions nécessaires aient été prises, pour obtenir le consentement éclairé du patient, garantir la confidentialité et la protection de ses données contre tout usage commercial, et assurer la transparence des algorithmes. 

Justement, vous proposez une « charte éthique ». Quels en sont les piliers ?

Jérôme Béranger : Nous nous sommes basés sur les principaux risques de l’IA en santé : biais algorithmiques susceptibles d’entraîner une perte de chance pour certains patients, potentielle exposition des données personnelles, réduction de l’autonomie décisionnelle du médecin, difficulté à expliquer ou à reproduire certaines décisions… sans oublier les risques de dilution de la responsabilité professionnelle, de perte de savoir-faire si l’on délègue trop à la machine, et de dépendance technologique. Face à ces enjeux, la transparence sur le fonctionnement des algorithmes, le consentement éclairé des patients pour l’usage de leurs données, l’explicabilité des recommandations produites, l’inclusion numérique pour éviter de créer de nouvelles inégalités, et la clarification du partage des responsabilités entre le professionnel de santé, le développeur et l’institution, nous ont semblé être des piliers majeurs.

Marie-Ève Rougé-Bugat : Cette charte ne prétend pas répondre à toutes les questions, mais elle sert de garde-fou pour aider les médecins à garder la maîtrise de la décision clinique. L’IA peut être un formidable soutien, mais elle ne doit jamais se substituer au praticien. Cela irait à l’encontre de notre conception de la médecine en France, fondée sur la décision partagée avec le patient. Le danger serait de se contenter de « copier-coller » les recommandations de l’IA sans les questionner, alors même que la machine n’a pas accès au contexte de vie du patient. La médecine n’est pas qu’une addition de données, elle implique de l’écoute, du discernement et une prise en charge sur mesure. Là où l’IA tend à proposer une solution standardisée, c’est au médecin qu’il revient de réintroduire de l’humain, pour concilier performance technologique et serment d’Hippocrate.

Comment imaginez-vous le médecin de demain ?

Jérôme Béranger : Ce sera un chef d’orchestre des intelligences humaines, artificielles et émotionnelles. Il devra guider, coordonner, conseiller, maîtriser les outils et participer à leur développement. Pour relever ce défi, la formation initiale et continue devront intégrer une culture numérique solide, mais aussi permettre de s’exercer à des situations complexes où la technologie soulève des enjeux éthiques. Il faudra également renforcer l’apprentissage de l’écoute, de l’empathie, de la communication, pour valoriser ce qui distingue l’humain de la machine. Une étude américaine montre que plus de 40 % des patients interrogés perçoivent l’IA comme plus pédagogue et plus empathique que leur médecin. Former des professionnels du lien, capables de faire la différence là où la machine ne peut pas aller, devient donc un impératif.

Marie-Ève Rougé-Bugat : Cette évolution pose aussi la question de la perte de savoir-faire, souvent pointée du doigt avec l’IA. Mais l’histoire de la médecine est jalonnée d’abandons de gestes ou de techniques devenus obsolètes. Le véritable enjeu reste la capacité du médecin à contester la machine. Savoir dire « non », contextualiser, argumenter… cela s’apprend. La formation initiale doit évoluer, certes, mais elle part d’une base solide : l’éthique fait déjà partie du cursus. Il s’agit désormais d’y intégrer les enjeux du numérique et de développer l’esprit critique face à l’IA. Cette question concerne aussi les patients, et les CPTS auraient peut-être ici un rôle à jouer en devenant des espaces de diffusion de la culture numérique en santé, à condition que les professionnels et les patients s’en saisissent. 

Si vous deviez résumer en une phrase : quelles sont votre plus grande espérance… et votre plus grande crainte pour la médecine numérique ?

Marie-Ève Rougé-Bugat : Mon espoir est que ces technologies rendent la médecine plus préventive et plus accessible. Ma crainte ? Que l’IA affaiblisse l’autonomie humaine, réduisant le médecin à un simple exécutant. Ces outils apportent de réels bénéfices, mais sans éthique, sans transparence et sans supervision humaine, ils peuvent générer des dérives et creuser des fractures. Il appartient aux médecins, aux soignants et aux patients de s’emparer de ces questions et de construire ensemble le chemin qu’ils souhaitent emprunter.

Jérôme Béranger : Pour ma part, j’espère que la technologie renforcera notre capacité à humaniser les soins. Ma crainte est, au contraire, que l’IA standardise tellement les pratiques qu’elle en efface la dimension humaine. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas tant ce que l’IA peut faire, mais plutôt ce que nous ferons avec l’IA… Franchirons-nous un jour la ligne rouge du transhumanisme ? Pousserons-nous la technologie au point de dénaturer l’espèce humaine, de créer une fracture anthropomorphique et de nouvelles hiérarchies basées sur le potentiel et la performance technologique ? La médecine peut être une porte d’entrée dans ce processus, ce qui la rend particulièrement critique. C’est pourquoi nous avons voulu écrire cet ouvrage. L’IA est une révolution des usages, elle va transformer nos pratiques, redéfinir nos rôles et modifier nos comportements. Mais nous n’en sommes encore qu’aux prémices, et ce que nous déciderons aujourd’hui pourrait déterminer notre futur collectif pour notre santé.

> ROUGÉ-BUGAT Marie-Ève et BÉRANGER Jérôme, Hippocrate à l’heure du numérique. Quel avenir pour la médecine ? - Préface du Pr Jean-Pierre Delord. Éditions DeBoek Supérieur
320 pages I 9782807367661 I 24,90 €

> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, 
à lire ici 
 






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